|
Dossier
10 Idées Reçues Sur L’Eau
Les conclusions du Grenelle sont symptomatiques de l’image que les français se font de la gestion de l’eau par les agriculteurs. MAG Cultures se penche sur 10 idées reçues à propos de l’eau pour faire la part des vrais et faux procès.
Ah, qu’il serait beau le monde débarrassé de ses agriculteurs… Une eau pure s’écoule harmonieusement entre deux petits bosquets, offrant généreusement leur ombre aux coeurs en fête gavés d’amour et d’eau fraîche. Et pas grand chose de plus. Car, au-delà des nourritures de l’esprit, le paradis sur terre n’aurait pas grand chose à offrir. Combien faut-il d’eau pour produire 1 kg de farine ? Pas moins de 500 litres, à en croire le ministère de l’agriculture. Ce rapport de 1 à 500 montre le rôle fondamental de l’eau pour assurer la sécurité alimentaire. Pour produire les 300 g de farine entrant dans la composition des trois repas quotidiens d’une personne (pain, pâtes, céréales, gâteaux), les plantes ont absorbé 150 litres d’eau, soit autant que la consommation journalière de cette personne pour la boisson, la cuisine, la toilette, la lessive. À l’échelle mondiale, la FAO estime que l’agriculture irriguée fournit 40 % de la production alimentaire mondiale. Avec la demande croissante, ce chiffre devrait atteindre 60% d’ici 2025. Autant reconnaître que l’eau, issue du ruissellement comme de l’irrigation, est un facteur de production alimentaire à part entière et que, si le consommateur veut manger, il doit accepter que l’agriculture prélève. Dans son hors série de janvier-mars 2008, la revue « Pour la Science » va même jusqu’à poser la problématique en ces termes : « Auronsnous assez d’eau pour nourrir la planète ? »
Et les clichés vont tout aussi bon train pour la qualité de cette eau : l’Ifen publie régulièrement un rapport qui fait référence, consacré à la qualité des eaux superfi cielles et souterraines en France. Des chiffres qui font en général froid dans le dos du quidam et accordent une large place aux nitrates et phytos. Oui, mais ces études ne font hélas état que de la détection ou non de telle ou telle molécule à un endroit donné. Impossible de mesurer la moindre évolution des quantités, d’autant que les points de prélèvement se déplacent chaque année et que les prélèvement interviennent à des périodes différentes dans l’année. Dommage, de telles données sont indispensables à l’identifi cation des vrais leviers d’action. Loin de vouloir sombrer dans le satisfecit naïf, nous vous proposons de regarder les faits qui se cachent derrière les grandes idées reçues à propos de l’eau, sans tabous.
1 - La qualité de l’eau se dégrade-t-elle en France ?
Non.... La tendance est même, selon l’Ifen (Institut français de l’environnement), à une stabilisation, après plusieurs décennies de dégradation. Pour les nitrates du moins. En effet, depuis les années 1970, la qualité des eaux de surface s’était largement dégradée mais, depuis 1999, le dispositif d’observation note une certaine stabilisation. Alors que la qualité de ces eaux est jugée médiocre dans le quart nord ouest du territoire, elle est plutôt bonne sur le reste du territoire, sauf dans les régions de culture intensive du sud-ouest. En revanche, les efforts entrepris pour réduire les rejets de nitrates ne semblent pas encore avoir de répercussion sur la qualité des eaux souterraines : celle-ci étant jugée de moyenne à médiocre. L’amélioration devrait prendre encore quelques années, le transfert des eaux de surface jusqu’aux nappes étant relativement lent, en moyenne, de 1 mètre par an. Pour les pesticides, la tendance s’oriente à la baisse. Les mesures de restriction d’usage de certaines molécules, les changements de pratiques agricoles, la mise en place de zones tampon... commencent à porter leurs fruits. Mais il faut du temps. Pour l’atrazine, par exemple, qui n’est plus utilisée depuis bientôt dix ans, la décroissance des teneurs s’amorce tout juste. Il faut que cela continue car la Directive Cadre sur l’Eau (DCE) impose à la France de parvenir d’ici 2015 à « un bon état écologique » de 60 % de ses eaux. Le Grenelle de l’environnement a renchéri : 2/3 des masses d’eau devront avoir atteint le « bon état » en 2010 et 90 % en 2015. Pour beaucoup, la marge de progrès se cache encore dans les pratiques agricoles.
2 - L’agriculture épuise-t-elle la ressource en eau ?
Non... à lire les multiples rapports de l’Ifen qui précise : « même si le risque de pénurie d’eau existe de manière locale et saisonnière, la réserve en eau disponible en France reste satisfaisante ». À l’échelle nationale, l’irrigation prélève à peine 15 % des volumes d’eau (1). Et pourtant, elle reste l’activité qui consomme le plus : près de 50 % des volumes. Car après utilisation, peu d’eau retourne aux rivières. À l’inverse, la production d’énergie prélève plus de 55 % des volumes, essentiellement pour refroidir les centrales, mais en restitue au moins 93 %. Au final, l’agriculture ne consommerait donc pas plus de 20 % des volumes prélevés, juste derrière la consommation d’eau potable (25 % des volumes) et loin devant l’industrie qui n’utilise que 5 % des volumes. N’oublions pas non plus que si l’irrigation s’approvisionne à 75 % dans les eaux superficielles, la production d’eau potable utilise pour sa part en majorité des eaux souterraines (63 %), jugées de meilleure qualité. Bien sûr, dans certains départements, irrigants et collectivités puisent encore dans les mêmes sources. Mais, en cas de sécheresse prononcée, la priorité sera toujours donnée à l’alimentation en eau potable des populations : l’irrigation subissant, elle, des restrictions d’usage.
(1) Chiffres Ifen 2005
3 - L’agriculture est-elle responsable des marées vertes ?
Oui, en partie... Pour se développer, les ulves, petites algues à l’origine des marées vertes, ont besoin de lumière, d’azote et de phosphate. Or, les milieux eutrophiés du littoral sont saturés en phosphate. En effet, si l’estuaire constitue une zone de dilution pour l’azote, il est, pour le phosphate, une zone de stockage. Dans ces milieux, l’azote reste le seul facteur limitant. La lutte contre les nitrates s’avère donc toujours d’actualité, celle contre les phosphates également. Mais est-ce efficace ? « Pas encore, confie Patrick Dion du Ceva (Centre de valorisation des algues). Mais une chose est sûre : le pic est passé. La tendance de fond est stable. Aujourd’hui, c’est de l’eau jugée potable (35 mg de nitrates/l) qui provoque les marées vertes. Il faudrait des teneurs inférieures à 10 mg/l pour voir disparaître massivement ce phénomène. Mais là, c’est tout le système agricole actuel qui devrait être repensé. À mon sens, les agriculteurs ne sont pas responsables. Ils font les efforts demandés. Mais personne n’ose poser les vraies questions : comment lutter réellement contre les marées vertes ? Est-ce possible ? Combien cela coûterait-il ? Il faudrait une concertation de tous les acteurs. Aujourd’hui, les rejets collectés, d’origine industrielle ou domestique, ne devraient plus poser de problème. Les actions doivent se renforcer autour des rejets diffus, d’origine agricole notamment ».
4 - Faut-il réduire l’utilisation des pesticides pour améliorer la qualité de l’eau ?
Oui... mais pas seulement. Car au final, les tonnages ne donnent qu’une indication grossière en terme de pression sur l’environnement tant les molécules impactent de façon différente sur la qualité du milieu. Pourtant, entre 1999 et 2006, les quantités de pesticides épandues sur les terres agricoles ont diminué de 40 %. Le Grenelle de l’environnement s’est fixé pour objectif de réduire encore de moitié leur utilisation d’ici 10 ans. Tout l’enjeu réside donc à accélérer la diffusion de méthodes alternatives... quand elles existent. Mais, dans bon nombre de situations, l’utilisation de pesticides reste indispensable pour assurer qualité et quantité des récoltes. Aussi, l’objectif devient alors de raisonner l’utilisation de nouvelles molécules encore mieux adaptées aux contraintes environnementales. Le pas est d’ores et déjà enclenché. En 15 ans, plus de 400 molécules, les plus toxiques pour l’environnement et pour l’utilisateur, ont été retirées du marché. En parallèle, les dossiers d’homologation se durcissent et les entreprises chimiques orientent naturellement leurs efforts de recherche en fonction des contraintes environnementales. Désormais plus de 40 % des études sont dédiées à l’impact des molécules sur l’environnement. Il y a 50 ans, elles n’existaient pas. En septembre 2006, chaque produit s’est vu attribuer une ZNT (zone non traitée), inscrite sur l’étiquette du bidon. Celle-ci détermine la distance à respecter entre le pulvérisateur et un point d ‘eau. Pour préserver la qualité de l’eau, l’implantation de zones tampons est aujourd’hui obligatoire le long des cours d’eau. Le Cemagref l’a montré : une bande enherbée de 6 m suffit à retenir près de 85 % des produits pulvérisés. Bien sûr, les « bonnes règles d’utilisation » restent de mise pour éviter toute dérive : régler le pulvérisateur, traiter en fonction du vent et de l’hygrométrie...
5 - L’agriculture consomme-t-elle plus d’eau que par le passé ?
À priori non... Difficile de trouver des chiffres relatifs à l’évolution de la consommation d’eau par l’irrigation. Comme l’explique l’Ifen, dans un rapport daté de 2005, les évaluations fiables des volumes réellement prélevés par l’irrigation ne sont disponibles que depuis 2000. Les données du recensement agricole sur l’évolution des surfaces irriguées (492 000 ha en 1955 contre 1 670 000 ha en 2005) permettent cependant d’estimer une augmentation régulière de ces volumes de 1955 à 1988 du fait d’années sèches (1976 et 1989) et d’une PAC incitant à augmenter les surfaces irriguées. Depuis 1992, ces dernières se sont stabilisées ce qui laisse à penser que les volumes prélevés seraient, eux aussi, relativement constants : 4,5 milliards de m3 en 2005. Une chose est sûre en revanche, c’est que dans les années à venir, les quantités prélevées ne devraient pas augmenter, bien au contraire. La loi sur l’eau impose en effet de mettre en oeuvre tous les outils pour retrouver l’équilibre entre les besoins et les prélèvements. L’idée serait d’évaluer, par bassin versant, les volumes d’eau « prélevables » puis de les répartir entre les différents usages. Un organisme unique, qui reste à créer, chapeauterait les opérations. À compter de 2011, nous entrerions alors dans l’ère de la gestion collective de l’irrigation.
6 - L’agriculture devrat-elle s’habituer à disposer de moins d’eau ?
Oui... essentiellement dans les régions du sud. Comment ? En adaptant l’assolement tout d’abord. Opter pour des cultures et des variétés moins gourmandes en eau. Les semenciers y travaillent. Ainsi, quand les débouchés et les réserves hydriques du sol le permettent, il est préférable de cultiver du tournesol ou du sorgho plutôt que du maïs. Pour les cultures, la stratégie dite d’esquive, peut également s’avérer payante. Elle consiste à décaler les stades les plus sensibles à la sécheresse : anticiper la floraison en semant des variétés précoces permettra, par exemple de ne pas subir les fortes chaleurs estivales. Le travail du sol joue également un rôle important. Un travail superficiel, en conservant les mulch de résidus de culture, permettra de réduire l’évaporation tout en facilitant l’infiltration de l’eau. Bien sûr, des adaptations et des marges de progrès sont possibles. Mais, dans bien des systèmes, la disponibilité en eau restera un facteur clé de rentabilité de l’exploitation. Car de là à imaginer des plantes capables de rendements élevés en sec, ne rêvons pas !
7 - Les retenues collinaires, une solution pour irriguer plus ?
Non... Dans bon nombre de situations, ce n’est pas la quantité d’eau qui pose problème mais bien la possibilité d’en disposer au moment voulu. La stocker en hiver, quand elle est abondante, pour s’affranchir des aléas climatiques estivaux et ainsi, sécuriser ses rendements, paraît une bonne option. À condition bien sûr de jouer le jeu. Car sur le terrain, certains agriculteurs n’hésiteraient pas à remplir plusieurs fois leurs réserves – même pendant les périodes critiques - augmentant ainsi volumes disponibles et surfaces irriguées. Mais heureusement, ces cas restent rares. En quelques mois, les règles pour créer des retenues se sont durcies. Les autorisations sont propres à chaque département : parfois même à chaque bassin versant. Et, dans certaines zones, force est de constater que les refus sont fréquents. Dans les Deux-Sèvres par exemple. Certaines organisations environnementalistes accusent même ces retenues de détourner le circuit de l’eau. « En moyenne, sur une année, le volume stocké - et non restitué – est inférieur à 2 % du débit de la rivière, précise Etienne Leblois du Cemagref. Ce n’est donc pas significatif : à condition toutefois de ne pas prélever en période d’étiage bien sûr ! ». À l’heure où l’Etat incite les particuliers à stocker l’eau de pluie pour arroser leurs jardins, il est parfois difficile de comprendre pourquoi certains départements bloquent la création de nouvelles retenues qui au final, ne sont que d’énormes cuves !
8 - Le raisonnement de l’irrigation touche-t-il ses limites ?
Non... des marges de progrès existent encore mais qui ne conduiraient pas forcément à de nouvelles économies d’eau. Comme l’explique Jean-Marc Deumier, spécialiste de l’irrigation chez Arvalis, « tous les irrigants ne recherchent pas le rendement maximal. Aussi, pour beaucoup, raisonner au mieux l’irrigation, reviendrait à mettre 1 ou 2 tours d’eau supplémentaires. De leur côté, le matériel et les outils de pilotage devraient continuer à se perfectionner et à s’imposer sur les exploitations pour aboutir à une utilisation encore plus économe de l’eau et à une réduction de la consommation d’énergie ». Irriguer, c’est un métier : difficile, contraignant... qui demande une surveillance, une maintenance et un déplacement régulier du matériel. Aussi, tous les outils qui permettent de réduire la main d’oeuvre restent très appréciés, à commencer par l’automatisation des systèmes d’arrosage à distance. L’utilisation de sondes tensiométriques, le recours à des outils d’aide à la décision (Irrinov) et l’adhésion à des services de conseils (chambre d’agriculture, syndicat d’irrigants...) permettent aussi à l’agriculteur de gérer au mieux ses tours d’eau en tenant compte des conditions climatiques réelles, des réserves du sol et du stade de la plante. « Au final, irriguer revient à sans cesse anticiper les besoins de la plante, poursuit Jean-Marc Deumier. En année humide, on aura toujours tendance à en mettre un peu trop. Alors qu’en année sèche, les apports seront toujours un peu en retard même si le matériel fonctionne à plein régime ! Un décalage qui fait parfois grincer les dents du grand public quand le pivot tourne sous la pluie. »
9 - Le changement climatique va-t-il aggraver les conflits d’usage en Europe ?
Oui, si rien n’est fait... Mais c’est précisément le rôle de la Directive Cadre sur l’eau (DCE), la version européenne de la loi sur l’eau, d’éviter que n’apparaissent pas de tels conflits. En revanche, ce qui devrait apparaître, c’est un changement du paysage des productions. Pourra-t-on continuer à produire du maïs dans le sud ? Les kiwis pousseront-ils en Picardie ? Déjà, des hectares de vignes voient le jour dans le sud de l’Angleterre et des Pays- Bas. La remontée vers le nord de la plupart des cultures semble inéluctable. Pour Bernard Seguin, directeur de recherche à l’Inra et spécialiste du changement climatique, « 1°C en plus équivaut approximativement à une remontée de 180 km vers le nord et 150 m en altitude ». Or d’ici 2050, les prévisions les plus optimistes tablent sur une augmentation des températures de 2 à 3°C. Les plus pessimistes, sur 5, voire 6°C. Quant aux précipitations, elles auraient tendance à légèrement diminuer, créant un fort contraste saisonnier. Le réchauffement serait plus marqué en hiver dans l’Est et en été dans le Sud du pays. Les précipitations tendraient à régresser partout, surtout dans le sud et a fortiori dans des pays comme l’Italie, la Grèce, l’Espagne... L’acclimatation des grandes cultures et des prairies ne devrait pas poser de gros problèmes avec l’arrivée sur le marché de variétés plus résistantes à la sécheresse. Pour les cultures pérennes en revanche, leur adaptation paraît plus compliquée car c’est leur calendrier de développement tout entier qui est perturbé. Dans tous les cas, la pluviométrie et plus largement, l’accès à l’eau, deviendra l’élément déterminant.
10 - Les terres cultivées sont-elles plus sensibles à l’érosion ?
Non, pas partout... Les terres limoneuses du pays de Caux, du Gers, de l’Aveyron et des zones de grandes cultures du nord du Bassin parisien sont connues pour leur sensibilité naturelle à l’érosion. À l’échelle nationale, près de 18 % du territoire pourrait être concerné par un aléa d’érosion allant de moyen à très fort. Dans ces zones, l’action de l’homme peut amplifier le phénomène. Agrandissement du parcellaire, culture en pente, élimination des haies, des fossés, des talus, passage répété d’outils rotatifs, le fait de laisser le sol nu en hiver... désorganisent la structure du sol et le rendent plus sensible aux fortes pluies. Aussi, pour éviter inondations et coulées de boues à répétion, la lutte contre l’érosion doit s’organiser au niveau d’un bassin versant afin de réduire la vitesse d’écoulement de l’eau tout en favorisant la sédimentation des particules de terre. Divers aménagements hydrauliques sont possibles au sein des parcelles : talus, fossés, rigoles, haies, mares tampons pour canaliser les eaux vers les ouvrages de stockage et protéger ainsi les parcelles en aval. Des parades existent également pour augmenter la stabilité structurale du sol : couvrir les sols en hiver, maintenir des résidus de récolte en surface et préserver la matière organique dans les horizons superficiels (ne pas l’exporter, ne pas la brûler). Le ressuyage est alors plus rapide et le sol résiste mieux à l’impact des gouttes de pluie. Quant au travail du sol, il est recommandé de ne passer que dans un sol bien ressuyé, de n’utiliser que des outils à dents, de limiter le nombre de passage et de ne rouler qu’avec des pneus larges et à basse pression.
BENJAMIN MASSON et SOPHIE GIRAUD
Mis en ligne le 30-07-2008 - Paru dans Le M.A.G. Cultures N°52 |
|