Passionné par les techniques, le philosophe Bernard Stiegler consacre son parcours, jalonné par une série d’ouvrages, à ce sujet. Il nous livre les clés pour comprendre les enjeux de la rupture technologique sans précédent que vit actuellement le monde agricole.
La technique fait-elle peur ?
Depuis toujours, le monde agricole a été un monde technique, contrairement à ce que pensent les citadins. Un agriculteur, c’est d’abord un technicien. Prenez la Bible, que l’on considère comme un livre sur la religion, c’est d’abord un livre sur l’agriculture. Qui sont les grands personnages de la Bible ? Les pasteurs et les cultivateurs. Les auteurs de l’Ancien Testament ont essayé de réfléchir à un nouveau monde créé par l’agriculture. à cette époque, elle a fait apparaître la technicité dans le monde vivant : on a selectionné les grains pour les réutiliser et, au lieu de chasser les chèvres, on les a parquées pour les élever. Puis quelque chose d’essentiel est apparu : le sacrifice, c’est-à-dire la nécessité de vouer des cultes pour pouvoir cultiver. Dans le mot agriculture, il y a le mot culte. Les cultes avaient pour but, non pas seulement de mettre en oeuvre des techniques de culture, mais de savoir que l’on ne peut pas tout faire et de jalonner des limites. Si le cultivateur reste pendant très longtemps croyant et un sacrificateur – il respecte les cultes – c’est parce qu’il est conscient que la technique est porteuse de risques et qu’il y a des limites à respecter. Les Grecs appelaient la technique un pharmakon. Ce qui veut dire à la fois, remède, poison et bouc émissaire. Technique et technologie sont différentes et, aujourd’hui, nous sommes confrontés à la technologie. La technique est un savoir-faire empirique au développement duquel tout le monde participe. La technologie est issue de programmes de recherche et développement, mobilisant des savoirs scientifiques très formalisés. Ceux qui utilisent la technologie n’en sont plus les concepteurs : ils ne savent plus comment cela marche. De plus, la technologie étant le fer de lance de la guerre économique, elle change en permanence. Enfin, un divorce est apparu depuis une trentaine d’années entre la société et la technologie. Ce qui apparaissait comme un facteur de progrès est désormais vécu comme un facteur de déstabilisation. Le développement technologique a apporté du chômage, de nouveaux entrants (Chine, Inde…), l’amiante, le sang contaminé… Il y a un phénomène de rejet, porté en particulier par les populations de consommateurs.
Pourtant, l’agriculture est de plus en plus technologique…
L’agriculture est convoquée à entrer dans le jeu technologique. On voit apparaître des « technologies transformationnelles ».
Jusque tout récemment, on considérait que tout ce que l’on pouvait faire pour moderniser la société ne modifiait en aucun cas le socle matériel et organique qu’est la nature. On faisait avec la structure atomique de la matière. On ne changeait pas le vivant. C’est ce qui est en train de changer, et c’est aussi un changement fondamental dans l’histoire technique de l’être humain.
Dès son origine, l’être humain développe entre lui et la nature un milieu technique au long de ce que l’anthropologie appelle un processus d’extériorisation : l’être humain met progressivement hors de lui ses compétences physiques et mentales, telle la force musculaire que l’on remplace par la charrue ou le moulin à eau.
Jusqu’à maintenant la technique était exclusivement un processus d’extériorisation : elle ne permettait pas de changer l’intérieur de l’être humain. C’est en train de changer : nous vivons le début d’un processus d’intériorisation de la technique par les organismes et les matériaux. Les êtres vivants deviennent modifiables. La matière nanostructurée est, elle aussi, atomiquement modifiée. C’est pourquoi ces technologies sont dites transformationnelles, et elles apportent une rupture fondamentale qui effraie et qui pose un problème à l’agriculteur. Pendant très longtemps, il était celui qui prend soin du vivant animal ou végétal et, à travers cela, du vivant humain. Ce que l’on voit pousser dans les champs n’est pas produit par la seule nature, mais par cette culture qu’est l’agriculture. Pendant longtemps, ce fut le fruit du savoir empirique de l’agriculteur. Or cela devient un savoir technologique où l’agriculteur est un simple chaînon dans l’activité industrielle. Et cela inquiète les consommateurs.
Une agriculture de plus en plus technologique, face à une société défendant un retour au terroir, l’écart est grand...
Je suis frappé par le manque d’anticipation incroyable de ce que l’on pourrait appeler les technostructures, les grands appareils stratégiques. Je ne parle pas simplement de l’Europe, mais aussi des grands acteurs de l’agroalimentaire, de l’industrie agricole qui, je trouve, sont très peu capables d’avoir des visions d’ensemble.
Cela fait vingt ans que l’on nous annonce pratiquement la mort de l’agriculture : on a mis des quotas sur le lait, on a obligé les jachères. Or, on voit aujourd’hui la situation se renverser et personne ne semble l’avoir anticipée. Tout cela témoigne d’un incroyable manque de réflexion sur la place de la technologie dans notre société.
La rupture technologique est une nécessité absolue : la planète est confrontée à des phénomènes de « passage aux limites », et elle doit intégrer les technologies transformationnelles. Mais cela ne se fera pas s’il n’y a pas une confiance nouvelle, du côté du monde agricole comme des citoyens. Il faut reconstituer une responsabilité collective, qui ne repose pas sur un marketing agressif pour obliger à consommer au maximum le plus vite possible. Il ne faut pas cacher les risques de ces technologies. On a raison de dire que cela peut être dangereux : c’est un hyper pharmakon. Mais il faut développer intelligemment les technologies transformationnelles, en construisant un nouveau projet de société. Nous n’avons pas le choix : la Chine, l’Inde, le Brésil les développent déjà en masse. Alors il faut inventer une nouvelle intelligence technologique et un nouveau modèle industriel, sans laisser les lois d’un marché toujours plus spéculatif le faire seules, car elles ne sont bonnes que dans un contexte technologique stable – or nous vivons tout au contraire une colossale rupture.
ll faut des états généraux de l’agriculture réunissant agriculteurs, physiciens, biologistes, entreprises, médecins, citoyens, etc., à l’échelle européenne. Il faut se donner le temps de réfléchir. Il faut arrêter de spéculer sur la peur des gens comme on le fait sur le maïs américain ; il faut s’adresser à leur intelligence. Les gens n’attendent que cela. Rien n’est plus agréable que de se sentir devenir plus intelligent.
Laurent Berneron
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Mis en ligne le 25-09-2007 - Paru dans Le M.A.G. Cultures N°41