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Sur le vif
JEAN-MARC SYLVESTRE
La Chronique
La sauce de la reprise mijote, quel goût aura-t-elle ? Les ingrédients qui y entreront sont maintenant connus. D’autant mieux connus que ce sont les mêmes que ceux qui faisaient bouillir la marmite mondiale avant qu’elle n’explose : une Amérique qui vit à crédit achetant des produits chinois avec de l’argent chinois tout en dévaluant sa monnaie. Et que fait l’Europe ? Elle regarde.
La sortie de crise, oui mais à quel prix !
Alors que beaucoup d’économistes nous expliquaient que cette crise n’était pas une crise comme les autres, qu’elle marquait une évolution profonde des rapports de force dans le monde, avec les nouvelles technologies, les impératifs de développement durable, bref qu’on était à la veille d’une révolution, on s’aperçoit que la sortie de crise s’opère finalement selon des modalités hyper classiques.
Malheureusement.
La Chine repart très vite avec la même équation. C’est-à-dire un modèle fondé sur l’exportation massive des produits de grande consommation fabriqués à petits prix à la demande des grands distributeurs occidentaux... Les Wal-Mart , Carrefour, Nike, Zara, sont tous repartis là-bas passer commande pour reconstituer leurs stocks. D’où une croissance assez fulgurante, dopée en plus par un effort d’équipement et d’infrastructures considérable ; ce qui donne un peu de travail aux grandes sociétés occidentales. Les Allemands par exemple recommencent à leur vendre des machines outils. Mais globalement le modèle de croissance reste identique à ce qu’il était avant la crise. Les Chinois retravaillent, ils ne sont payés qu’avec une poignée de riz, ils ne consomment pas mais ils épargnent le bénéfice de leurs exportations. Cette épargne est investie dans les déficits occidentaux. C’est l’histoire de la cigale et des petites fourmis.
Dans le même temps, l’Amérique redémarre, mais à crédit. Du crédit financé par les Chinois en contrepartie d’une installation massive dans les rayonnages des hypermarchés occidentaux. C’est un crédit déprécié par un dollar dévalué. On est exactement dans le schéma que l’on avait avant, mais en plus cynique. On réunit le G20, on cause, on amuse la galerie avec une chasse aux paradis fiscaux ou une course poursuite aux bonus mais en réalité on organise une sortie de crise à deux : la Chine et l’Amérique. La Chine et l’Amérique se moquent bien des paradis fiscaux et des bonus. Ce qui les intéresse ce sont que les usines chinoises tournent et que les produits ainsi fabriqués puissent être vendus aux Américains qui vont les acheter à crédit. La boucle est bouclée. On est donc passé du G20 au G2 avec au milieu une industrie financière qui gère les flux financiers en les faisant transiter de l’Est à l’Ouest et en se goinfrant au passage.
Au milieu, l’Europe n’a rien compris, une fois de plus, paralysée qu’elle est dans son petit confort historique, culturel et social. Alors qu’il faudrait que l’Europe s’organise, solidaire, elle essaie de sortir de la crise mais en ordre complètement dispersé avec des dettes publiques qui vont la paralyser. La question fondamentale, à savoir quand et comment va-t-on débrancher les perfusions, n’est pas posée. Ou si elle commence à l’être, c’est une fois de plus en ordre dispersé. On risque de mourir asphyxié sous les dettes.
L’euro à deux dollars, c’est pour demain
Jour après jour, le dollar franchit ses plus bas niveaux depuis deux ans, ce qui propulse l’euro à des sommets. Et pourquoi donc ? Écartons d’emblée toutes les explications du type complot fomenté par les affreux de Wall street, c’est très tendance dans les salons mondains de Paris, mais cela reste un fantasme entretenu à droite comme à gauche. On ne manipule pas des taux de change comme des voyous maquilleraient des voitures volées.
Derrière ce décalage entre les monnaies se cachent en fait trois raisons :
- La première tient au comportement des investisseurs, ceux qui ont beaucoup de liquidités - et il y a des organisations dans le monde, des pays, des entreprises, des fonds qui ont beaucoup de liquidités - et bien tous ces gens là se disent que l’Amérique n’est plus l’Eldorado d’antan et qu’il vaut mieux placer son argent ailleurs. Dans les pays émergents, qui en ont besoin, ou même en Europe qui est un vieux continent, plus sage, plus sûr…
- Seconde raison, le fait que l’Amérique pratique aujourd’hui les taux d’intérêt les plus bas de son histoire. Elle le fait pour favoriser l’accès au crédit et faire repartir sa machine mais en attendant elle fabrique une monnaie dévaluée.
- La troisième raison tient en un principe : l’excès de papier monnaie tue la monnaie. Trop de dettes, trop de déficit budgétaire à Washington ; les investisseurs en ont marre de payer ce laxisme. L’administration américaine le sait pertinemment, Barak Obama n’arrête pas de répéter que cela ne va pas durer, qu’il faut un plan de rigueur, mais il parle, il parle, et n’en fera rien parce qu’il sait que la situation actuelle soutient son économie. On est en plein championnat du monde de l’hypocrisie monétaire.
Le résultat de tout cela, c’est que nous, Européens, sommes coincés. Bien sûr, ceux qui ont les moyens vont aller faire leurs courses à New-York. Il n’y a rien de plus chic que d’aller acheter sur la 5e avenue des trucs pas cher mais qui ne servent à rien. Sauf à jouer les touristes, les Européens sont bel et bien coincés. Les entreprises américaines passent mieux que nous sur les marchés internationaux, la faiblesse du dollar boostant artificiellement la compétitivité américaine sur les produits industriels comme sur les produits agricoles.
Plus grave, les Chinois collent au dollar, donc les prix des produits fabriqués en Chine vont aussi baisser et vont envahir, encore plus qu’avant, les marchés occidentaux. Donc, vous avez compris, chez Zara, H&M et ailleurs, on va fabriquer de la baisse de prix. Le problème, c’est qu’avec de la baisse de prix on ne fabrique pas d’emplois dans l’hexagone. Ce n’est pas avec une baisse des produits agricoles, que l’on crée du pouvoir d’achat. On transfère simplement du pouvoir d’achat vers le consommateur, ce qui à terme assèche ceux qui produisent de la richesse.
Où est le remède ? Certains se mettront à pleurer au spectacle de la guerre monétaire… Il va surtout falloir coopérer en Europe. C’est urgent avant d’entreprendre une négociation avec les Américains. On a été capables de s’entendre pour éviter la catastrophe financière, on a tous appelé les pompiers pour éteindre l’incendie. Il va maintenant falloir éviter les dégâts des eaux et fermer les vannes.
Jean-Marc Sylvestre
Mis en ligne le 24-11-2009 - Paru dans Le M.A.G. Cultures N°66 |
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